Vous êtes à Simena. Regardez de l'autre côté de la baie. La ville engloutie que l'on devine sous l'eau — c'est Kekova. Le même séisme a frappé les deux rives, en l'an 141. Kekova ne s'en est jamais remise. Simena, si. Les barques de pêche sous vos pieds, le long du ponton, en sont la preuve.
Simena était une petite cité lycienne, fondée peut-être au quatrième siècle avant notre ère, membre d'une ligue de quatre villes autour d'Aperlae, à quelques kilomètres à l'ouest. La Tétrapole, disaient les Grecs : quatre petites cités partageant citoyenneté, assemblées — et, en 141, une même catastrophe. Le séisme qui détruisit Kekova sur l'île d'en face causa ici presque les mêmes dégâts. La moitié de la ville basse sombra. Les môles se fendirent. Plusieurs sarcophages s'enfoncèrent dans la vase jusqu'à mi-corps.
Mais la ville haute s'accrochait au versant — avec des sources, avec des citernes taillées dans le roc qui survécurent au séisme. Ceux qui restèrent montèrent la colline. On continua de pêcher. On continua d'ensevelir ses morts dans la falaise. Les Romains rebâtirent alentour ; Byzance fit du lieu un petit siège épiscopal.
À la fin du Moyen Âge, les chevaliers de Rhodes arrivèrent par la mer et posèrent une forteresse sur l'acropole lycienne — le petit château dont vous apercevrez les créneaux d'en bas. Après l'époque ottomane, le village se réduisit, mais il ne s'éteignit pas. Une cinquantaine de personnes vivent ici aujourd'hui. Il n'y a pas de route. Vous aussi, vous êtes venu en bateau — ou à pied.
Il y a cinq choses à trouver. Marchez lentement — dans le village il n'y a ni voitures ni scooters, seulement des chèvres et des chats, et les ruelles pavées grimpent raide.
D'abord, les sarcophages lyciens à demi engloutis du port. C'est la photographie que montre chaque guide de la côte turque. Deux tombeaux de pierre, le socle sous l'eau dans la vase, le couvercle ciselé juste au-dessus de la ligne de flottaison. Descendez jusqu'au petit ponton et regardez. Eux aussi, le séisme de 141 les a fait descendre — comme les maisons, là-bas, à Kekova. Simplement, ceux de Simena sont restés visibles.
Deuxièmement, la nécropole lycienne sur le versant derrière le village. Des tombes rupestres du type classique — poutres imitées dans la pierre, portes à hauteur de poitrine — étagées au-dessus des maisons actuelles. Pendant deux mille cinq cents ans, on a porté ses morts le long de ce sentier.
Troisièmement, le château sur la colline. Une montée courte et raide depuis le centre du village. Bâti vers le quatorzième siècle par les chevaliers de Rhodes sur l'ancienne acropole lycienne. Des créneaux, une cour, des meurtrières. Depuis le chemin de ronde, vous embrassez toute la baie — jusqu'à Kekova.
Quatrièmement — et c'est une rareté : le petit théâtre antique à l'intérieur des murs du château. Huit ou neuf rangées de sièges de pierre, presque entièrement enserrées de maçonnerie médiévale. Quand les chevaliers bâtirent la forteresse, ils prirent le sol de l'ancienne acropole — mais laissèrent le théâtre debout. Résultat : le seul théâtre lycien au monde où l'on entre par une porte de croisés.
Et cinquièmement, le village lui-même. Ruelles pavées, enseignes de bois peintes à la main, une poignée de petites tables au bord de l'eau. Si vous avez le temps : restez. Commandez un thé. Regardez les bateaux.
Simena et Kekova ont perdu le même tremblement de terre. Elles étaient voisines, liées par la même ligue, la même côte, le même commerce. Mais Kekova, sur son île, n'avait pas d'eau douce au-dessus du rivage détruit. Ses habitants n'avaient nul endroit plus haut où se replier. Ils sont partis. Simena, sur le versant du continent, avait des sources au-dessus de la ville basse. Ses habitants sont montés de quarante mètres — et ont continué à vivre.
Deux villes, la même catastrophe, le même siècle. L'une s'est vidée ; l'autre non. La différence entre une ville fantôme et une ville vivante, c'est parfois seulement la question de savoir où est l'eau.
De Simena, la Voie lycienne suit la côte vers l'est, traverse le village d'Üçağız et continue vers Myra — la prochaine grande cité lycienne, à deux jours de marche, avec ses tombes rupestres et l'église de saint Nicolas. Avant de partir : regardez encore une fois la baie. Les mêmes pierres qui ont sombré à Kekova tiennent ici toujours debout. Bonne route.